Petite histoire de Patric Nottret


Au Taupe Niveau


Mon unique voisin m’a toujours appelé l’écolo.
Autour de nos deux maisons, il n’y a que les champs à perte de vue et les ruines de l'ancienne usine d’engrais dont j’aperçois les murs couverts de lierre depuis ma fenêtre de salon.
Mon voisin, Raguenot, est un petit bonhomme tout sec qui fume une pipe en maïs et s'appuie sur une vieille canne. Pour tout dire, je ne l’apprécie pas beaucoup, mais ici il n'y a personne d'autre avec qui discuter.
Il était contremaître à l'usine d'engrais, puis il a été mis à la retraite quand ça a fermé dans les années 95.
Il a un Berger Allemand nommé Sylvester qui court sans cesse, galopant d’un côté et de l’autre de son jardin à toute allure, en aboyant.
Tous les soirs, Raguenot sort sur son perron, canne à la main, en criant :

-« Sylvester, nom de Dieu, Mais ou est passé ce foutu clébard ? »
Et le chien rentre immédiatement, la queue entre les jambes.
Bref, mon voisin m'a appelé l'écolo à cause de mon jardin que je cultive en bio. Lui il est plutôt chimie.
Normal, sans doute, quand on a passé sa vie dans une usine d'engrais.
Et ce n'est pas moi qui le convertirai, vu qu'on a pas la même philosophie des choses.
Il suffit de regarder nos deux jardins qui sont séparés par une haie basse :

Le sien est tiré au cordeau, il a une pelouse bien tondue d'un vert éclatant, des arbustes au garde - à -vous et, pour couronner le tout, trois nains de jardin en plastique que je trouve parfaitement ridicules.

Le mien est, disons, plus romantique, avec des bosquets fleuris sur lesquels les papillons viennent butiner, des parterres de belles plantes sauvages, et mon potager me donne des légumes savoureux grâce à mon compost.
Mes produits biologiques viennent à bout de tous les parasites du jardin.

Il n'y a que les taupes qui m'ont donné du fil à retordre à une époque, puis elles ont disparu.

Raguenot, lui, n'a jamais eu de taupes dans son jardin,
Sans doute à cause de ses nains ridicules qui doivent leur faire peur.
Il y a quelque temps, mon voisin est venu prendre le café chez moi, et je lui ai montré les fissures dans le sol de mon garage.
Je lui a dit :

-  « Vous voyez, Raguenot, c’est pareil pour le ciment de ma cave, c’est sûrement à cause de la canicule, le sol sous la maison s’est tassé. »
Il a fait la moue, a tiré sur sa pipe en maïs, et puis il a dit :
- « Pas du tout, l'écolo…C’est pas la sécheresse, ça. C’est sûrement à cause de l’ancienne carrière. »
J'ai demandé :
-  «  Quelle carrière? ».
-  « Ben la carrière qu’il y avait dans le temps. Tenez, elle était juste en-dessous.   Quand on a fermé l'usine, on a balancé en douce les stocks d’engrais invendus dans cette ancienne carrière. Et puis, on a recouvert tout ça au bulldozer avec des tonnes de terre. Remblayé. Fini. Mais y'a sûrement encore quelques sacs d'engrais dans les ruines, en face ».

Je l’ai regardé :
- « Vous voulez dire que ma maison est construite sur une ancienne décharge de produits chimiques ? »

Il a ricané :
-« C'est peut - être à cause de ça que votre jardin soi-disant biologique, il se porte si bien. Les engrais, ça fait tout engraisser, comme je le dis toujours! »
J'étais vexé, mais je n'ai rien dit, et j’ai commandé des sacs de ciment pour réparer les fissures.
En allant dans mon potager quelques jours plus tard, j'ai aperçu de gros monticules de terre. Des taupinières.

A-côté, il y avait une taupe morte. Sa fourrure était blanche. Ca m'a intrigué.
Moi, j'ai un passe-temps : je me promène pendant des heures sur Internet.

Je suis donc allé visiter un site spécialisé sur ces petits animaux au museau en forme de  trompe. J'y ai lu que ma taupe blanche possédait en fait une robe dont la couleur s'appelle Isabelle, qui est due à uns absence rare de pigment. On n'en trouve qu'une sur mille.

J'ai lu aussi que la taupe n'est pas aveugle du tout. Ses yeux ne mesurent qu'un millimètre de diamètre, mais elle y voit parfaitement.

Enfin il était écrit que la taupe déteste les trépidations du sol.




















































J'ai compris alors pourquoi Raguenot n'avait pas de taupes chez lui.
C'était grâce à son chien qui galopait toute la journée dans son jardin.
En fait, cette taupe ne devait pas être seule, car le lendemain il y avait encore plus de taupinières, et le jour d'après encore plus.
Peu à peu tous mes légumes crevaient, dévorés par la racine.
J'étais envahi.
J'ai cherché des solutions écologiques sur internet.
J’ai mis de l’ail broyé dans les galeries, des substrats contenant des enzymes et des bactéries.
J'y ai enfoncé des branches d’épineux et de rosiers, mais rien n'y a fait. Les taupinières étaient encore plus nombreuses chaque matin.
La nuit, j'entendais ces bestioles pousser des pépiements et des sifflements. Ca faisait comme des gazouillis d'oiseaux.
Des fois, je prenais ma lampe de poche pour aller voir, mais elles avaient disparu quand j'arrivais.
Plus tard, j'ai encore retrouvé deux taupes mortes : elles étaient blanches.
Et celles-ci m'ont paru plus grosses que la précédente.

Raguenot, de l'autre côté de la haie, tirait sur sa pipe en maïs en disant :

- « Mais nom de Dieu, l'écolo, foutez-moi donc des pièges pour faire crever toute cette vermine! ».
Mais je n'ai jamais pu me résoudre à faire du mal aux animaux.

J'ai encore une fois trouvé la solution sur internet.
J'y ai acheté par correspondance des repoussoirs à taupes :
Ce sont des petits piquets que l'on plante dans le sol. Il y a dedans des systèmes électroniques qui émettent des vibrations que les taupes détestent.
Je les ai installés un soir, et le lendemain matin j'ai pu constater que ça fonctionnait : mes taupes avaient déserté les lieux.
Mais elles n'étaient pas allées très loin :

J'ai aperçu de gros monticules sur la pelouse de Raguenot.
Apparemment, il ne s'en était pas encore aperçu, mais son chien, lui, était en train de renifler ces taupinières toutes neuves en aboyant.
Un peu honteux, j'ai déplanté mes repoussoirs à taupes puis je suis allé sortir ma voiture du garage pour commencer à réparer les fissures du sol.

J'ai gâché du ciment tout l'après-midi en écoutant aboyer cet imbécile de chien.
C'est vers six heures du soir que je l'ai entendu pousser des drôles de cris plaintifs.
Je suis sorti pour voir :

Il y avait maintenant d'énormes taupinières plein la pelouse de Raguenot. Sylvester était en arrêt devant les nains de jardins.
Mais il n'y en avait plus que deux.
On voyait le chapeau rouge du troisième qui sortait du sol.
Il avait l'air de bouger.
Le chien l'a attrapé dans sa gueule, mais le chapeau a disparu dans un trou.
Sylvester a mis toute la tête dans le trou, puis il a hurlé de détresse.

Il s’est arc - bouté sur la pelouse. Tout son corps était entraîné. Il a gigoté un instant des pattes arrière puis je n’ai plus vu que sa queue qui battait l’air.

A ce moment précis Raguenot est sorti de sa maison en hurlant

- « Sylvester, nom de Dieu, Mais ou est passé ce foutu clébard ! »
Il s’est avancé sur la pelouse, sa canne a la main, en voyant les taupinières partout.
J’ai failli crier, mais la terre a bougé devant lui.
J'ai vu émerger la tête de ce qui ressemblait à un gros cochon, avec un museau en forme de trompe, qui a happé la jambe de Raguenot.
J’ai entendu ses os craquer, puis il y a eu un bruit terrible de mastication.
Quand j'ai rouvert les yeux, il ne restait plus que sa pipe en maïs sur la pelouse.

Je suis resté pétrifié, incapable de faire un geste.
Mais à un mètre de moi, de l'autre côté de la haie une large patte griffue est sortie du sol et la tête d’une énorme taupe blanche est apparue.

Ses minuscules yeux rouges me fixaient.
Elle tenait encore entre ses crocs la patte ensanglantée de Sylvester.
Il y a eu des sifflements rageurs, puis le museau et la tête de trois autres taupes géantes ont émergé de la pelouse.
Elles se sont toutes mises à creuser.
Dans ma direction.
En courant chez moi, j'ai juste eu le temps d'apercevoir le poteau téléphonique qui tombait en arrachant ses fils.

J’ai utilisé tout mon ciment pour renforcer le sol du de la cave. Elles ne pourront pas arriver par là.
J’ai travaillé toute la nuit, en les écoutant siffler dans la vieille usine.
Elles devaient manger les sacs d'engrais qui y restent.
Elles avaient dû finir ceux de la décharge souterraine.
Depuis ma fenêtre, je pouvais voir le toit de ma voiture, là-bas.
Il vient juste de disparaître.
J'aurais peut-être dû mettre des pièges à taupes.
Mais je n'ai jamais pu me résoudre à faire du mal aux animaux.